La discipline

Ne laissez rien de coupable sans correction. Ayez des "yeux" pour voir et des "oreilles" pour entendre! Trop de sévérité nuit. Tenez à l'obéissance. En corrigeant les élèves évitez d'agir par humeur, caprices ou emportement. Ne soyez partiale pour personne. N'infligez des punitions que pour des fautes certaines. En infligeant une peine, tenez à ce qu'elle soit accomplie. Réprimandes, avertissements, isolement des autres élèves. La retenue avec tâche. Perte des points. Mauvaise note. Avis aux parents. Renvoi provisoire ou définitif. Les punitions corporelles sont défendues ordinairement. Si vous avez des difficultés avec les parents, tâchez d'avoir assez de tact pour vous débrouiller sans conflit ou sans haine. (Abbé J.-Ovide Cliche, 1915)

Les parents coopéraient beaucoup. Les enfants étaient dociles et appliqués. (Pont-Rouge, Jeanne Beaumont)

Il en était ainsi dans bien des écoles de rang.
Mais obtenir de la part d'élèves aussi différents l'obéissance et la politesse était un tour de force Quand la maîtresse prenait un élève en flagrant délit de désobéissance, comme regarder par la fenêtre, elle disait: Reste-là! Quelques minutes après, elle lui permettait de se rasseoir. Dans les circonstances, ce moment de réflexion suffisait. Aucune remontrance. Pas de perte de temps précieux. La punition la plus fréquente était de faire mettre l'élève debout les brois croisés ou à genoux en avant de la classe, 5 minutes. Quand les moyens ordinaires ne suffisaient pas, ou lorsque la maîtresse exténuée perdait patience, elle pouvait poser des gestes qu'elle regrettait sûrement par la suite.

Une toile de Jean-Claude Dupont, Collection Jacques Dorion, illustre la visite du curé dans une école de rang de la Beauce. Elle est significative de la discipline de l'époque. La visite du curé causait tout un émoi chez les écoliers. Le curé est assis de biais devant les élèves, un peu à droite et leur tournant le dos. Il regarde deux élèves écrire au tableau les mots qu'il dicte. Deux sont déjà à genoux à gauche du bureau. Cinq mots sont écrits: DJABE, HIABE, gieu, Dieu, DIABLE. Debout près de son bureau, la maîtresse indique le mot DIABLE avec sa baguette. Enfant, j'ai été témoin et j'ai participé à de semblables scénarios vers 1943.

À Saint-Barnabé, Joseph Ferron, contribuable, proteste auprès du surintendant contre l'attitude de la maîtresse d'école qui, en guise de punition, oblige les enfants à embrasser 10, 15, 20 fois de suite et parfois plus, un plancher qui n'est lavé qu'une fois l'an et balayé bien peu souvent.
Dans certaines régions, au début de l'année scolaire, les parents fournissaient à l'institutrice une courroie que l'on baptisait aussi patoche ou siffleux afin que la maîtresse d'école sévisse si nécessaire. (Jacques Dorion)

À Saint-Martin de Beauce, en 1890, la maîtresse n'a pas d'heures réglées pour sa classe. Elle commence quand elle est prête et finit quand elle veut. Dans sa classe elle boulange et cuit son pain et de plus on se plaint qu'elle bat trop les enfants. (Jacques Dorion)

Certains faits racontés de nos jours par des élèves des années 1930-1960 nous incitent à croire que les punitions corporelles n'étaient pas rares dans certains milieux. Les élèves qui racontaient à leurs parents avoir reçu une volée à l'école en recevaient parfois une autre à la maison. Mais en général, les parents, le père surtout, ne s'occupaient pas de ça. Souvent, ils ne l'apprenaient même pas, à moins qu'il y ait des marques. Tant pis pour toi! disait-on alors.
C'était lâche de la part d'un garçon de frapper une fille ou une femme, même en colère. Ça ne se faisait pas. Les rares maîtres d'école de rang risquaient davantage en frappant des élèves. Un garçon, après une bonne séance de coups de règle de bois franc, asséna un bon coup de poing à la figure de N. de l'école du Rang d'en Haut de Neuville.

Voici que nous arrive en septembre, une maîtresse nouvelle qui avait décidé de mettre les élèves à sa main. À la première journée d'école, un grand garçon fait r'voler une petite fille qu'il n'aimait pas sur le poêle de fonte; elle saignait et pleurait. La maîtresse, qui était grande et forte, lui asséna immédiatement une tape au visage à sa force. Cela lui a fait très peur ainsi qu'à nous! Ce fut une leçon pour toute la classe: il fallait écouter.
C'était une autre maîtresse très maligne. Elle se servait régulièrement de sa règle de bois franc et de la strape. Elle dînait chez le voisin de l'école. Elle nous avait dit de rester en silence jusqu'à ce qu'elle revienne. Comme nous trouvions le temps long, nous avions avancé l'horloge, peut-être trop... Quand elle fut de retour, elle s'en est aperçu! Incapable de savoir qui avait fait le coup, personne ne le savait, elle résolut de nous donner chacun 25 coups de règle. Un élève, plus âgé, s'empressa de dire que c'était Marguerite. Marguerite a eu 25 coups de règle. À la fin, elle était fatiguée et frappait moins fort. Ma soeur et moi en avons voulu longtemps à ce dénonciateur.
Un bon matin, nous avons trouvé la porte barrée et nous sommes retournés chez nous, nu-pieds comme d'habitude. Deux milles de marche, c'est beaucoup! Le lendemain, la maîtresse nous demanda pourquoi nous n'étions pas à l'école hier: "Ben, la porte était barrée." Elle nous dit que c'est pas une raison et nous promet chacun 25 coups de règle dans la main. Nous étions 6: 150 coups à donner. Le dernier était mon frère qui refusa d'offrir sa main en donnant comme raison qu'il avait entendu siffler le train de 9h00 passé. Alors elle lui dit: Reste à ta place, effronté. On regrettait de ne pas avoir fait comme lui. (Pont-Rouge, Thérèse Juneau)

En général, il fallait être tough et ne rien laisser paraître. Certains même revenaient s'asseoir sur leur banc en ricanant légèrement.
En début d'année, une autre maîtresse, voulant établir son autorité, décida de frapper un jeune garçon. Selon le rituel en vigueur, ce dernier dut se mettre à genoux à côté du bureau, face au tableau noir. La maîtresse se plaça devant lui, empoigna la règle de bois franc réglementaire de 16 pouces et dit au jeune: Tend la main. Au premier coup, très habilement, l'élève la referma sur l'instrument et dévisagea la maîtresse qui éclata en sanglot. Par la suite, ce fut la paix et tous passèrent une bonne année. L. G. et ses deux frères allèrent à la guerre 1939-45. Ça s'est passé à l'école du 2ème rang des Écureuils.

Les enfants malcommodes se faisaient teurdre les oreilles ou recevaient des claques dans face. Dans ce temps là, ces enfants étaient traités encore plus durement à la maison. Il fallait que la maîtresse ait le dessus sur les enfants, qu'elle ait de la pogne.

Monsieur Charles Leclerc, fils de Francis, se rappelle avoir commencé l'école en 1936. Il se souvient de la discipline du temps: coups de règle et strape. (Pont-Rouge)

Dans la préface de son livre La parlure québécoise, Lorenzo Proteau parle de notre langue, "...avec ses milliers d'expressions savoureuses... qui expriment des états d'âme face à des réalités profondes... autant d'images choc, véritable coup de poing dans la réalité." Je me rappelle encore les expressions entendues et utilisées, pour exprimer cette réalité profonde des punitions corporelles: se faire varger dessus s'fére varger d'sus., se faire organiser le portrait, se faire arranger le portrait, se faire bardasser, se faire péter la gueule, se faire taper sur la margoulette, se faire cogner sur la bolle, se faire trimer, se faire serrer les ouïes, se faire maganer, se faire étamper, en manger toute une, en manger une crisse, en manger une maudite, manger une volée, manger une claque, avoir une fessée, recevoir une râclée... Veuillez excuser mes oublis.

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