J'ai trouvé un récit authentique qui ressemble à un conte ou une nouvelle mais dont la finale surtout était propagandiste en faveur du syndicat de Laure Gaudreault. Il n'y avait vraiment pas de "chute". En 1942, il fut publié dans la La petite feuille qui était un feuillet syndical. J'ai enlevé tout cet aspect en faveur du premier syndicat des maîtresses d'école et trois ou quatre autres paragraphes et j'ai composé le dernier tiers du texte, à partir de "L'horloge sonne".
(L'histoire se terminait par la décision de la maîtresse d'écrire un lettre à son syndicat naissant.) Ce récit valable mais resté inconnu pour la raison que je donne ci-dessus est devenu, je l'espère, une nouvelle ou un conte de Noël.
Aujourd'hui 5 déc. 1998, je fus pendant plusieurs heures une maîtresse d'école qui s'ennuyait seule lors d'une Veillée de Noël à l'école du rang en 1942.
Françoise Bouchard relit pour la cinquième fois la lettre de sa mère et pleure, la tête dans le creux de son bras replié sur la table étroite.
Le bruit des clochettes d'une carriole la tire de sa torpeur. Son oreille aiguisée comme ses nerfs reconnaît qu'il s'agit des Lavoie du troisième rang. Elle n'a pas de peine à se représenter l'équipage familier. Au fond de la carriole, la jeune madame Lavoie, pas encore dégagée des odeurs des croquignoles et de toutes sortes de boustifailles dans lesquelles elle mijote depuis plus d'une semaine, sourit au contentement de ceux qui s'empiffreront de ses trésors de charcuterie.
Assise à ses côtés, la petite Lucie a peut-être eu, en passant, un bon mot pour mademoiselle. Mais Félix Lavoie, avec cette voix de dédain, marque de supériorité des commissaires d'école sur les institutrices, répond par une opinion différente: Les maîtresses d'école, on traite ça comme des duchesses, à part de leur payer ben gros de not' argent. Faut bien qu'elle le gagne un peu c't' argent-là.
L'imberbe Romuald, secouant sa courte pipe sur le rebord de la carriole, y va de son avis de gamin, comme preuve de ce qu'il saura bien imiter le père, le moment venu de se montrer homme.
Une autre voiture, bruit de voix et de choses. Elle l'a reconnue, celle-là aussi. Quoi, elle n'entend plus rien? La lumière a révélé sa présence à l'école. Si ces mauvais drôles qui ont sûrement pris plus que la mesure de leur boisson des fêtes allaient lui jouer des tours, de lui faire des peurs. Françoise pleure, le coeur rongé, les ongles rentrés dans les paumes des mains. Les craquements de la bâtisse qu'elle connaît bien pourtant lui semblent soudain sinistres. Toute crispée, elle va se cacher dans le sombre de l'étroite chambre où elle a l'habitude de dormir. Elle pense à souffler sur la flamme de sa lampe à pétrole. Non, elle a peur, tellement peur, dans cette maison d'école isolée, d'un rang isolé, d'une paroisse perdue de la région du Lac-Saint-Jean.
Elle retient ses larmes, craignant que le bruit de ses sanglots l'empêchent d'entendre ce qui pourrait se passer de louche dehors.
Dans la salle déserte et sonore de la classe, l'horloge sonne huit coups. La famille des Pépin qui lui a offert une place pour l'amener à la messe ne passera pas avant dix heures et demie.
Que sera la messe de minuit dans cette église étrangère? Pour essayer de se ressaisir, la petite institutrice s'applique à s'imaginer le détail du Noël qu'elle va vivre.
Les Pépin l'inviteront-ils au réveillon? Elle comptait un peu là-dessus en raison de son amitié pour Paulette, jeune fille de son âge. Mais depuis dimanche dernier, alors que Roméo Martel a montré sur la place de l'église une préférence pour Françoise, aux yeux d'une rougissante Paulette, elle redoute qu'on lui fasse payer cher. Non, Paulette Pépin désire trop les attentions du beau Roméo pour favoriser des rencontres avec une rivale possible...
Françoise relit ce que vient de lui écrire sa brave maman, pour qui le renoncement et l'abnégation ont été toute sa vie son pain quotidien: Ne fais pas l'extravagance de vouloir venir aux fêtes, cette année: ça coûte gros d'argent, puis l'année passée, tu t'es rendue malade, tu ne seras pas pire qu'Émile, le pauvre p'tit qu'est à la guerre. Avec le bon monde de par là, tu peux t'arranger pour passer un beau Noël, et au Jour de l'An, je te conseillerais de venir jusqu'à Chicoutimi voir ta tante Séphora chez les religieuses de l'Hôtel-Dieu. Tu vas être une bonne fille...
Françoise se souvient, hélas! de la misère de son voyage de l'an dernier, et du trou épouvantable que cette dépense a fait dans ses petites économies, la moitié de son premier mois de salaire.
L'horloge sonne les coups de onze heures. Personne. Elle est encore toute seule. Aucun signe des Pépin qui devaient venir la chercher. Les ombres démesurées dansent au rythme de la flamme capricieuse de sa lampe à pétrole. Le profond silence accentue le moindre bruit. Un lièvre dans le bois des Lavoie vient de se faire prendre au collet. Ses cris longs et plaintifs semblables à un bébé qui pleure l'émeuvent et l'attristent. Le bruit sec d'une branche qui casse la fait sursauter. Une souris des bois court sur le toit . Son petit trot rapide s'éteint aussi vite puis elle se met à grignoter. Le vent siffle légèrement entre les planches extérieures du mur. Aucun signe d'une présence humaine. Une arrivée inattendue à cette heure l'effraierait au plus haut point. Il ne lui reste plus qu'à pleurer. Même le quêteux ou le vieux garçon du rang aura une chaise vide qui l'attend au réveillon!
Dans le lointain, des bruit de grelots deviennent de plus en plus distinctifs, jusqu'à s'approcher du perron. Elle est saisie d'une grande peur, dans l'attente de ce qui pourrait arriver. Elle se cache sous ses couvertures, ayant soin de placer sous l'oreiller l'annale de la bonne Sainte-Anne et son chapelet. Pendant que le poêle à deux ponts ronfle, le coup de onze heures et demie sonne. Des sueurs froides lui couvrent le corps et des tremblements l'agitent. De temps en temps, elle croit entendre un hennissement puis le bruit familier d'un cheval qui gruge de l'avoine. Elle prend son courage à deux mains et risque un coup d'œil furtif par le coin de la fenêtre. Une carriole et un cheval attendait là, sa couverture encore sur le dos. Elle examina tout autour: pas de trace dans la neige, personne.
S'étant calmée, elle se rappela qu'à trois heures et demie, tous les jours, le cheval des Pépin traînant une carriole avait l'habitude de venir tout seul chercher les enfants à l'école. On lui laissait sous l'escalier un peu d'avoine. Probablement qu'on avait dû mal l'attacher au poteau, près de l'église. Elle s'habilla en vitesse et la voilà en route pour la messe de minuit.
Le réveillon qui suivit lui fit oublier ce qui aurait été le Noël le plus triste de toute sa vie.