L'école d'en bas dont il est question ici était située à 2 kilomètres de chez nous, sans compter
la montée de notre maison au chemin: un demi-kilomètre.
Voici les inscriptions au Régistre d'inscription et d'appel, septembre 1943:

Livres en usage alors dans cette école:
Catéchisme: Provinces Ecclésiastiques
Histoire sainte: Frère de l'Instruction Chrétienne
Lecture française: Frères Maristes
Grammaire française: Clercs de St-Viateur
Analyse grammaticale et logique: C. J. Magnan
Écriture: Congrégation Notre-Dame
Arithmétique: Frère des Ecoles Chrétiennes
Géographie: Frères Maristes
Histoire du Canada: Clercs de Saint-Viateur
Agriculture: Frères Maristes.
Guide pour l'enseignement de l'agriculture Livre 1. (Pour la maîtresse).
Il fallait que la maîtresse d'école se débrouille pour enseigner toutes ces matières aux sept divisions de sa classe. Les matières à enseigner figuraient au programme du département de l'Instruction publique. Il n'y avait pas de livres de bienséances ni d'hygiène. Pour le dessin, c'était durant la dernière heure du vendredi après-midi. Sur un bureau d'élève, la maîtresse disposait des feuilles illustrant des animaux, des fleurs. Nous les reproduisions et les colorions avec des crayons de cire.
Dans cette école de rang, il n'y avait presque jamais d'élèves en septième année. Tous abandonnaient. Quelques-uns ont essayé mais échouaient immanquablement les examens du Département de l'instruction publique. Il fallait entre autres traduire un texte du français à l'anglais et un autre de l'anglais au français. Je me rappelle qu'en 1948, à l'orphelinat du Mont-Villeneuve où je passais pour un orphelin de Duplessis, lors de l'examen de religion de 7ème année, j'ai dû répondre à la question suivante: Pourquoi Hérode fit décapiter St-Jean-Baptiste? J'ai triché en consultant le Nouveau-Testament, sous les regards complices de l'aumônier Boutin qui surveillait. C'était parce J.-B. reprochait à Hérode son adultère. J'ignorais le sens de ce mot.
Tout l'enseignement était teinté de religion catholique. Même le livre d'arithmétique: combien de communions par année si vous communiez le dimanche et le premier vendredi du mois, total des indulgences en un an si... combien avez-vous sauvé d'âmes du purgatoire si...
Mais le souvenir le plus imprégné que j'ai, au sens éthologique, c'est l'odeur du cahier au plomb et de la mine de crayon dans la froidure matinale de la classe. Mais revenons à notre école de rang. C'est vers 1942.
Dans le Régistre d'inscription et d'appel pour les écoles catholiques fr. de la prov. de Qué.
par J.-N. Miller, on osait se permettre de poser à la maîtresse la question suivante:
Combien d'élèves catholiques? 16 Combien d'élèves protestants? 0 !!!
Lorsque j'ai fait ma première année, je fréquentais, à pied, l'école d'en haut située à 4 kilomètres.
(Voir photo à droite).
J'avais alors 6 ans. Il y avait à un demi-kilomètre de là une coquette
école anglaise protestante, toute fleurie, peinte de couleurs attrayantes.
Il n'y a jamais eu de contact avec les élèves de cette école rurale anglaise:
deux petits mondes parallèles. Et l'une des résolutions du comité catholique du Conseil de l'instruction
publique était la suivante: En vue de développer l'amour de la patrie canadienne, il est résolu que les maîtres et les maîtresses soient priés de faire chanter, au moins une fois par semaine, l'hymne national "O Canada!"
Il y avait sur notre ferme une chapelle protestante. Il était interdit d'aller aux offices sous peine de péché mortel. Vers 1941, lors du décès de Mme Rofus Patterson, notre voisine, ma mère et moi avons dû attendre dehors que l'office soit terminé pour accompagner le corps au cimetière.
Dans l'École no 9 du rang 11 d'Inverness, l'école d'en bas, en 1943, les livres sont tous approuvés. Il n'y a pas de dictionnaire français ou anglais. La maison d'école appartient à la commission scolaire et est en bon état. Il y a un logement situé à côté de la classe. Il est habité par la maîtresse. Il y a 1 salle de classe bien ventilée. Les lieux d'aisances avec boîte mobile sont situés derrière la shed à bois . Une porte située en avant à gauche de la classe nous permettait de traverser la shed pour se rendre aux bécosses, de l'anglais back house Il n'y a pas d'odeur dans la classe et les fosses ont été vidées. Elles sont tenues propres.
Ci-dessous: La rentrée à l'école du rang de ROGER PELERIN

L'emplacement de l'école est bien égoutté, propre et clôturé des quatre côtés.
Le grand ménage de la classe a été fait. Il y a un puits dans la cave et l'eau est potable. (Sauf qu'un jour, une souris morte est passée dans la pompe. Par la suite, chaque jour, il fallait aller chercher l'eau chez monsieur Isabelle.) Il y a une fontaine à robinet dans la classe et chaque famille a son gobelet. Le certificat de vaccination est obligatoire à la rentrée des classes. Le mobilier est en bon état. Il ne manque pas de pupîtres.
Il y a un tableau noir en bon état, un globe terrestre, un Journal d'appel approuvé, un Régistre des visiteurs, un exemplaire des règlements du Comité catholique, un tableau d'emploi du temps, un crucifix, une image de la Sainte-Vierge, un thermomètre, un Régistre des notes, un Journal de classe, une pendule, quatre cartes géographiques et l'institutrice fait usage de bulletins mensuels. Il n'y a pas de cloche d'appel ni de balance pour peser les élèves.
Il n'y a pas de cours de travaux manuels. L'Institutrice n'a pas encore reçu "L'Enseignement primaire."
Il y a une répartition mensuelle qui est suivie. La titulaire fait une préparation de classe écrite et inscrit dans un cahier les notes méritées par les élèves. Il y a un boulier compteur et une gravure de fractions.
Il n'y a pas d'armoire bibliothèque ni de musée scolaire agricole.
D'après le compte-rendu de Denise Lehoux pour la première visite annuelle de M. l'Inspecteur.
L’institutrice chauffe elle-même le poêle à deux ponts. Il est situé dans la classe mais la porte du four donne du côté du logement de la maîtresse. Le confort ne règne pas. Le plancher est en bois rude, l’hiver, il fait froid à l’intérieur, puisque l’école n’est pas isolée.
En entrant dans l'école, il y a le tambour, un vestiaire pour les élèves, et à droite, l'escalier menant au grenier. La porte des appartements de la maîtresse donne sur ce vestiaire: la petite cuisine
et au fond, la chambre. Si la maîtresse ne réside pas dans l'école, comme ce fut le cas pour
Alice Laflamme en 1944-45, quelqu'un doit venir allumer le poêle le matin.
Surtout au mois de janvier, nous restions alors habillés et nous gardions nos mitaines,
même pour écrire. Il n'y avait que l'éclairage naturel venant des fenêtres. Le soir,
c'était la lampe à pétrole, pour la maîtresse à l'école comme pour nous à la maison.
Parmi les garçons, il y avait des durs. Ils ont eu en quelques occasions une conduite répréhensible: ils avaient fumé des cotons de plantes derrière les bécosses, ont attendu au même endroit, après le dîner, que la maîtresse vienne déféquer et pisser pour entendre les bruits, et, finalement, un malin expédia le ballon dans le champ pour qu'une fille aille le chercher: en grimpant sur la clôture, certains étaient bien placés pour voir son fond de culotte. Je crois que c'est ce qui a amené la punition collective.
La maîtresse nous fit placer devant la classe, à genoux, face au tableau noir, à gauche de son bureau. Le premier à recevoir les coups fut Marcel. Il disait, en recevant des dizaines de coup: Envoye, frappe, envoye frappe... Au bout de 5 minutes, la maîtresse était exténuée et nous fûmes épargnés.
J'hésite à raconter le fait suivant: j'en ai un seul regret....
Cétait un matin de printemps. Sur la croûte de la nuit, une neige floconneuse était
tombée, qui brillait de partout comme des diamants. En passant près du bois
où nous étendions aux lièvres, cette neige légère se soulevait au passage d'une souris des
bois. Je l'attrapai facilement: le crime fut alors prémédité, en un éclair.
En arrivant dans la tambour, devant tous les autres élèves, je pris la souris par la queue et la plaçai sous la porte des appartements de la maîtresse. Ses petites pattes étaient déjà en action.
Je la lâchai. Nous entendîmes des cris d'horreur, un balai qui frappait vainement le plancher.
Puis plus rien! Nous allâmes nous asseoir et la maîtresse prit place à son bureau.
"Il y a des souris dans l'école. Il faut que vous ameniez un chat."
Nous apportâmes notre chat. Il fut enfermé au grenier. Au bout de quelques
jours, il miaulait à nous fendre l'âme.
Nous savions bien qu'il n'y avait pas de souris mais tous ont joué le jeu jusqu'à la fin.
Personne ne m'a trahi. Je venais de vivre la solidarité.
Le seul regret, dans cette histoire, c'est notre pauvre chat qui fut l'unique
vraie victime de cet événement.
Vers le mois d'octobre 1944, une jeune institutrice recevait un prétendant dans ses appartements de l'école. Deux cultivateurs, dont Philippe Carrier, se sont présentés tard un soir à l'école: le lendemain, nous n'avions plus de maîtresse. Quelques jours plus tard, Alice Laflamme (une vieille fille de Lyster) prit la relève. Pour être engagée, il fallait être célibataire...
Dans le Journal d'appel de 1943-44, je fus intrigué par une absence anormale, la seule qui apparaît dans les journaux d'appel de 1942-1945. Qui a pu avoir cette conduite coupable! Denise Lehoux a inscrit un 8/8 vis à vis le no 19 lundi le 8 mai 1944. Je regarde qui est le no 19: Raoul Carrier. 8 indique la cause anormale: négligence des parents.
C'était une belle journée de mai, ensoleillée. En arrivant à l'école le matin, la maîtresse nous examinait les mains. Les miennes étaient sales. Elle me renvoie à la maison me les laver, à plus de deux kilomètres. J'ai fait un essai au premier ruisseau et je suis revenu à l'école.
La saleté était tenace. Elle me renvoya de nouveau. Puis j'ai pris la décision de flâner,
de profiter de ce beau soleil de mai. J'ai pris beaucoup de raccourcis qui sont les chemins les plus longs...
J'ai fait ce que j'ai appris plus tard, l'école buissonnière.
Ce fut l'une des plus belles journées de ma vie! Ma mère s'est renseignée, rien de plus.
En ce qui concerne mon père, on allait à l'école quand on le voulait bien, sinon, lâcher définitivement l'école signifiait travailler sur la ferme ou à l'extérieur: bûcheron, dans une fonderie ou autres travaux aussi exigeants.
(En chemise carreautée, c'est Marcel. Il a pris une job de coupe sur un lot à bois
dans sa région. Il habite une cabane de la grandeur d'un cabanon où
il n'y a que l'essentiel pour se chauffer, manger et dormir.)
L'hygiène à la maison était difficile. Il y avait bien l'évier dans la seule pièce (la cuisine), la pompe, le bassin, le savon du pays et le boiler d'eau chaude au bout du poêle. Pas de bain et même pas de bécosse à l'extérieur. Les besoins naturels, c'était dans la nature ou à l'étable.
Ce n'est pas à moi de dire si au point de vue éducation nous étions défavorisés. Cependant, je suis bien placé pour affirmer que les orphelins et les jeunes délinquants avaient plus de chance de poursuivre leur éducation et leurs études que nous. Je suis allé les rejoindre au Mont-Villeneuve en janvier 1948.
Et il y avait là des livres...
Raoul Carrier, août 1998.
La description de l'École no 9 du rang 11 d'Inverness, ci-dessus, est basée sur des documents. Les faits sont racontés comme un enfant les a vus et vécus, vers 1944.
Pour une description de quelques autres école de rang, par des organismes, voyez la
Maison d'école du rang Cinq Chicots
et
L'école du rang 11 d'Authier