Ls-Philippe Carrier et Régina Bégin: (3)
au temps des sucres

Le temps des sucres annonce la fin du long hiver, le retour des jours plus cléments. La fonte des neiges due au chaud soleil d'avril réjouissait tout le monde, c'était comme une libération, une victoire sur la longue froidure. L'eau remplissait les ruisseaux et détrempait la neige. Avec la chaleur, la vie revenait.
Cette période de l'année se prête à des activités agréables et utiles. Il ne faut pas l'oublier: Joseph Carrier a acheté la terre de la côte de la chapelle en bonne partie pour la cabane à sucre.
C'est parmi nos plus beaux souvenirs, y compris ceux de Régina, comme le révèle ce texte écrit de sa main en 1978. Elle fait allusion aux années 1929-30:

Devant la cabane ci-cessous, le bois de chauffage est déjà coupé pour le prochain hiver. Dans l'étable et la bergerie, les vaches et les agneaux sont sur le point de mettre bas. Les vaches sont taries et le train se fait rapidement. Il s'agit d'arracher le foin dans la tasserie, de le placer devant les animaux et d'écurer. L'eau courante coule dans les auges, venant de la source située un peu plus haut, protégée par une cabane où Philippe fait tremper le bidon de crème, profitant de cette eau très froide pour la conserver. (L'eau courante à l'étable mais pas à la maison.) Régina fait là les lavages, Philippe y ayant transporté le petit poêle de finition de la cabane à sucre utile pour chauffer l'eau des lavages. C'est là donc que se faisait désormais la tire, lors de partie de sucre.


Au début du mois de mars, les préparatifs commencent. Il faut battre les chemins des tournées, réparer le matériel, dont les pannes en tôle qui coulent et qu'il faut aller faire souder chez le ferblantier Bilodeau.
Il est vers huit heures et demie, (photos ci-dessous) un matin du début d'avril 1943. C'est le départ pour l'école du rang située à quelques kilomètres, à pied, d'habitude, mais là une occasion s'offrait d'y aller en sleigh. En tournant pour prendre la montée, la sleigh accroche un piquet. Philippe n'en est pas content...
Remarquez sur le toit, à gauche de l'échelle, la base d'un petit pylône qui soutenait le windcharger, comme on appelait cette éolienne qui nous fournissait l'électricité.

Hilaire Bégin arrive par le train, avec son kodak, comme à chaque année. Il repartira pour St-Isidore vers la fin d'avril. Il ne pouvait travailler: une jambe ne le portait presque plus, ayant eu la polio très jeune. Il conduisait le camion de Jos Bégin pour aller vendre les produits de la ferme au marché près de Québec ou faisait du taxi, de mai à novembre: les chemins n'étant pas ouverts pour ce genre de véhicule à cette époque, de décembre à mai.

Faire de la photo dans les années 30, surtout sur une ferme isolée aux confins de la Beauce, c'était très rare. Hilaire avait des loisirs, un peu d'argent et un talent de photographe. Plusieurs de ces photos pourraient faire partie du patrimoine québécois tellement elles témoignent d'une époque et décrivent un milieu ignoré.
Hilaire était pour nous une idole. Il nous amusait avec ses tours. Il démanchait un bras et le ramanchait. Il vendait à prix d'aubaine une petite bouteille d'un liquide brunâtre qui sentait le remède à cheval et qui guérissait toutes les maladies. Il nous a appris à gosser avec nos canifs dans une bûche de cèdre qu'il fendait en petite planchettes, au besoin. Nous fabriquions des avions, des bateaux, des palettes pour manger de la tire...

Puis un bon matin, muni d'un vilebrequin et d'une mèche, se faisait l'entaillage des érables qui se mettaient à couler. Plusieurs tâches s' y rattachaient: courir les érables en raquettes, transporter l'eau d'érable à la cabane avec la tonne et la sleigh, transvider l'eau dans le réservoir extérieur, faire bouillir, couler le sirop, transvider les chaudières par terre après une forte pluie ou après une tempête de neige...

"Vers 1945, Monsieur Rofus Paterson, notre voisin d'à-côté, faisait encore bouillir à la façon des pionniers. (Maison, à droite. C'est le coin de notre maison que nous apercevons.) En revenant de l'école du rang, mes frères et moi prenions un raccourci et traversions sa petite érablière d'une centaine d'érables. Il utilisait plusieurs gros chaudrons suspendus à une brimbale. Il nous faisait parfois goûter à son sirop: il était noir et il avait un goût de fumée. Nous nous rendions en courant à notre propre cabane à sucre qu'on pouvait qualifier alors de moderne. Le premier arrivé s'emparait du dippeur et le remplissait à moitié de réduit bouillant. Il y émiettait du pain de ménage et faisait refroidir le tout sur le banc de neige devant la cabane. Cette trempette, c'est sans contredit la meilleure des collations."
Extrait de: LE TEMPS DES SUCRES: 1925-50".
(Je vous réfère cette recherche patrimoniale dont je suis l'auteur pour en connaître davantage sur le temps des sucres. Raoul Carrier).

Dans les débuts, le frère de Philippe, Gilles, et à l'occasion leur père, Joseph Carrier, venaient donner un coup de main, surtout pour ramasser l'eau d'érable. Sur la photo, c'est le départ pour une autre tournée, avec la sleigh, la tonne et les chaudières fabriquées spécialement à cette fin. Gilles tient les cordeaux. La petite cheminée devant le halevapeur révèle que le petit poêle de finition n'a pas encore été déménagé dans la cabane de la source. Ce petit évaporateur était alors devenu pratiquement inutile. Il servait avant à transformer toute la production du sirop en sucre qui se vendait sous cette forme pour mieux le conserver.



Au retour d'une tournée, sur le ganoué, Joseph Carrier s'affaire à transvider le contenu de la tonne dans le réservoir.

Il est alors propriétaire de la ferme.

À chaque printemps, c'était comme une passion pour lui d'aller aux sucres: il n'en avait pas sur sa terre de St-Isidore.

Il y prenait un plaisir dont ont hérité Philippe et tous ses enfants.





Une visite à la cabane à sucre demeure toujours un événement inoubliable.

Les activités sont variées: aider à ramasser l'eau d'érable, regarder bouillir, prendre plaisir à cette odeur unique qui se répand alors dans la cabane et aux alentours, déguster la trempette ou la tire sur la neige, se lancer des boules de neige, profiter du soleil devant la cabane, marcher en raquettes ou tout simplement flâner ou jaser.

Souvent, la parenté ou les voisins s'amènent ainsi à la cabane et c'est alors une agréable rencontre.
Marcel Carrier et Jeannette Fillion furent les derniers à faire les sucres sur le bien paternel., jusque dans les années 1960. Avec le dippeur, Marcel vérifie si le sirop est prêt, s'il fait des palettes. Au fond, Philippe et Yvon qui se roule une cigarette entre deux tournées.

En 1976, Mario Carrier, fils de Raoul, et Philippe Carrier, devant ce qui est devenu une vieille cabane à sucre. Elle a encore son apparence originale. La couverture en vieux bardeaux coule. Quelques années plus tard, on a enlevé le halevapeur et on a recouvert la couverture de tôle. Elle abrite quelques instruments aratoires.


Raoul possède encore aujourd'hui un boisé de l'autre côté de la rivière, vis-à-vis la cabane à sucre. Vous pouvez lire l'histoire de ce lopin de terre, une chicane de clôture, une vraie, comme il y en avait fréquemment dans la Beauce.

Ci-dessous, Marcel à gauche et Yvon à droite.

SUITE 4:
Ls-Philippe Carrier et Régina Bégin:
les enfants grandissent

Table des matières