Louis-Philippe Carrier fut de la race des pionniers. Il était dur à
l'ouvrage, capable. Certaines circonstances, révélées par Isidore
Bégin, son beau-frère, l'amenèrent à s'établir sur une terre de
roches située à Inverness,
dans la côte de la chapelle, nommée ainsi à cause de la chapelle
protestante située sur cette ferme, près du chemin.
La pièce "Half Penny", un demi-cent, actuellement au Musée du Bronze d'Inverness, fut trouvée dans
cette côte.
Une reproduction en bronze de cette pièce est disponible à ce musée au prix de $175.00.
C'est Joseph Carrier, son père, qui acheta cette terre. Ce dernier se rendait à
chaque printemps à la cabane à sucre d'une connaissance, près de Leeds.
Il n'y avait pas d'érablière sur sa ferme de St-Isidore. Il demanda
donc à son ami de Leeds si sa terre était à vendre.Il répondit que non,
ajoutant qu'il y en avait une à vendre à Inverness, dans le rang 11,
avec une belle cabane à sucre neuve dessus et des sources d'eau
abondantes qui desserviraient possiblement Ste-Anastasie, selon
le vendeur un peu crasseux qu'était Albiny Samson, qui pouvait mettre
n'importe qui dans sa poche, même un notaire, selon Isidore Bégin.
Il consentit à vendre les sources avec la terre, pour quelques milliers
de dollars de plus. Cette bonne eau de source, glacée même en juillet,
se perd dans le décor, aujourd'hui encore...
(Cette région de Leeds, d'Inverness et des environs offre de nombreuses vallées
ceinturées de petites montagnes aplaties. Le nom de Chaudrons que leur donnent les gens de ce coin de pays
est fort adéquat.)
C'est là que s'installèrent les nouveaux mariés. Ls-Philippe aurait
répondu à son père qui réclamait son dû: T'as seulement à la reprendre,
ta terre de roche! Roger était présent lorsque l'oncle Isidore osa enfin
raconter ces faits, après les funérailles de tante Laura, le 6 février 1993.
Il y éleva ses dix enfants. Jamais on ne manqua de nourriture, mais
pour le reste, on n'était pas gâté, au milieu de voisins anglais, loin
du chemin, à six milles du plus proche village, repliés sur nous-mêmes:
la seule chance d'éducation nous venait de la petite école du rang
située à plus d'un mille. Même là...
Je cite le témoignage suivant que j'extrais du Journal de l'école no 9
d'Inverness pour l'année scolaire 1944-1945. C'est un extrait du
rapport annuel que composa Alice Laflamme, excellente institutrice
de 20 ans d'expérience, alors. Dans la liste des 16 élèves, 4 des
enfants à Philippe: Roger, Marcel, Claude et Raoul. Voici l'extrait:
"Ce digne Visiteur (M. Henri Bessette, inspecteur) constata qu'il
existait ici une déficience générale... M. l'Abbé Augustin Paré, Curé
de Ste Anastasie, est venu le 24ème jour d'octobre... Il me conseilla
d'avoir pitié d'eux et d'être indulgente pour mes chers élèves, car,
disait-il, ils n'ont guère eu de chance depuis quelques années...
Jeudi le 22 mars 1945, j'eus la visite de M. le Secrétaire et de
M. Desruisseaux.
Ces messieurs venaient enquêter sur les défections
de la classe. Ils constatèrent que ce n'était rien. Donc on avait gelé
pour rien... Pas un enfant ne savait jouer aux cartes les jours de
tempête je leur ai montré et une petite fille de six ans (Jeannine
Fiset) joue aussi habilement que les grands."
Je pense que sur sa terre de roche, Philippe en a arraché et nous aussi.
Ce que, je crois, nous permit de mieux apprécier les petits bonheurs
de la vie.
Cette année-là, Alice Laflamme fut souvent malade, elle avait mal aux
oreilles, entre autres. De son propre gré, elle nous fit la classe le
samedi, pour reprendre le temps perdu. En juin 1945, le dernier jour
de classe, un commissaire vint remettre à l'institutrice le reste
de son salaire annuel de $300. Une partie manquait.
Nous vîmes alors
cette maîtresse d'école, digne et honnête, pleurer devant ses élèves.
(Raoul Carrier, 27 mai 1993)
La petite école à droite est celle du rang de la Grand-Ligne, à St-Isidore.
Voici un scan des inscriptions au Journal d'appel, description et faits divers
de l'école No 9 du rang 11 d'Inverness, en 1943.
La maîtresse, Denise Lehoux, avait 16 ans et son salaire annuel était de 400$.
Nous n'étions pas vraiment conscients de notre situation. Un jour, je lisais un historien
américain qui faisait allusion au paupérisme des familles nombreuses canadiennes françaises de la région
appalachienne du Québec. J'ai réalisé que nous en faisions partie.
La côte de la chapelle est située sur le contrefort des
Appalaches, rivage de l'ancienne mer Champlain, qui couvrait la vallée du St-Laurent
il y a des dizaines de milliers d'années.
Sur la photo ci-dessus prise en mars 1943 dans le "cotter", Ls-Philippe est avec ses 7 garçons. Une autre photo avec Hilaire prise par Ls-Philippe, lors de la même occasion.
13 ans après, nous les apercevons devant la maison paternelle.
Régina cousait tous nos vêtements dans du tissu de vieux vêtements qu'elle décousait.
Un certain automne, elle attendait impatiemment une grosse valise de linge usagé qui
devait arriver à la gare de Lyster. "Philippe, informe-toi pour la valise."
Parfois, c'était un gros coffre en bois. Ça provenait de St-Isidore, de la famille de Régina.
Une bonne partie du vieux butin était récupéré à Lévis par Joseph Bégin qui, comme
on le sait, commerçait et faisait du troc au marché de Lévis, entre autres.
D'après Rose de Lima, il échangeait des produits de la ferme avec du linge usagé, des manteaux surtout.
Il avait ça des buverons. "Si vous n'avez pas d'argent, donnez-moi du linge".
Les vêtements en laine, elle les tricotait avec la laine du petit troupeau de moutons
que nous avions.

Vers 1928, Ls-Philippe et Régina achèvent leur vie de jeunesse. Les fréquentations se faisaient alors en boghei.
Photos de mariage.
Régina avait 20 ans et demi, Philippe, 22.
Elle était la couturière de la famille.
Jos Bégin s'est d'abord opposé à ce mariage
(Régina étant mineure) puis finit par accepter.
Le mariage fut célébré en l'Église de St-Isidore (Beauce)
le 29 août 1928. Selon la coutume, le dîner se faisait
chez les parents de la mariée et le souper chez les parents
du marié.
Régina était la première de la famille Bégin à se marier.
Elle avait 4 frères et 11 soeurs qui apparaissent tous
sur la photo ci-dessous.
Mme Jos Bégin y apparaît donc avec ses seize enfants.

Cliquez sur la photo pour identifier les invités.
Sur une photo prise après le mariage chez Joseph Bégin le 29 août 1928.
Avec l'aide
de Ls-Philippe, de Régina, d'Isidore Bégin et de Béatrice Carrier,
vers 1978, j'ai identifié les invités au mariage présents sur cette
photo, soit 40 personnes dont une non-identifiée.
Joseph Bégin, Exzélia Gagné (Mme Joseph Bégin), Hélène Carrier
(Mme Wilfrid Guay), Béatrice Carrier, Marie Aubé (Mme Ferdina
Brochu), Edmond Peltchat, Napoléon Bouffard, Hilaire Bégin,
Herménégilde Carrier, Joseph Charron, Amanda Blanchet (Mme Thomas
Bégin), Thomas Bégin, Wilfrid Guay, Ls-Philippe Carrier, Régina
Bégin, Donat Carrier, M. et Mme Arthur Brochu, Laura Bégin,
Maurice Larose, Mme Joseph Larose, Aimé Carrier, Rose-Anna Morin
(Mme Aimé Carrier), Raymond Guay, Thérèse Bégin, Germaine Bégin,
Rose Bégin, Hélène Bégin, Simone Bégin, Paul-Emile Bégin (Sur
les genoux de son père), Huguette Bégin (Sur les genoux de sa mère),
Julienne Bégin, Bérénice Bégin, Rosaire Bégin, Pamphile Bégin,
Victorine Bégin, Gertrude Bégin. Madeleine Bégin et Irène Pomerleau
ne sont pas visibles ici mais apparaissent sur la photo originale.
Raoul Carrier, 30 mai 1993.
Jos et Exzilia avec leurs 16 enfants,
photo prise le même jour.
À droite, la famille Bégin, 12 ans auparavant, en 1916.
Déjà 8 enfants.
Dans la porte de leur maison de la Côte de la Chapelle, à Invernes.
La porte extérieure, c'était la porte double pour l'hiver...
Même le dimanche, comme ici, Régina portait un long tablier blanc.
Elle s'est beaucoup ennuyée de sa famille, isolée, dans une maison
éloignée du chemin, à 10 kilomètres d'Inverness ou de Ste-Anastasie
de Lyster. La moitié des voisins étaient des Irlandais protestants.
Pendant les mois d'hiver, les seules communications étaient par lettres
que nous courrions chercher au chemin, à un demi kilomètre.
Régina les lisait à haute voix.
Ces lettres contenaient parfois des photos. Régina répondait en couvrant de sa petite écriture une
feuille de papier des deux côtés et en terminant dans les marges, de bas en haut.
Durant le temps des fêtes, nous recevions beaucoup de cartes de Noël dont les dessins
nous émerveillaient. Nous apprîmes à dessiner en les reproduisant. Régina écrivait à l'intérieur des
cartes qu'elle envoyait. Une lettre non cachetée coûtait un sou et une lettre ordinaire, deux sous...
Ci-dessous, Philippe se prépare à écrémer son lait. La crème était vendue
à la beurrerie, presque le seul revenu. Le lait écrémé
nourrissait les veaux et s'utilisait aussi dans la bouette, avec la moulée,
pour les cochons.
Ça a duré 30 ans.
Sans électricité: des chevaux et une paire de bras.
Trimer dur de la barre du jour jusqu'à la brunante.
Tout ça pour la précieuse crème.
Roger raconte que Jonas, un donné, buvait de la crème
en cachette. Philippe a dû intervenir...
Ci-dessous, Jonas et une voisine, Mlle Custeau.
Et, pour nourrir les vaches tout l'hiver, il fallait du bon foin.
Et une bonne faucheuse!
Le temps des foins exigeait un travail ardu de la part de toute
la famille, durant les premières semaines de juillet.
Aux endroits difficiles, Philippe coupait le foin à la petite faux, dont le foin bleu
au bord de la rivière Bécancour, à côté des pointes de terre qu'il y avait là.
D'après lui, le foin bleu, c'était le foin que les vaches préféraient.
Philippe ne voulait récolter que du bon foin, non du foin ayant subi
de la pluie.
Après le dîner, Philippe faisait une sieste sur le plancher de la cuisine en écoutant le Réveil rural
qui commençait par la chanson: C'est le réveil de la nature...
Durant cette émission, il y avait les prévisions de la météo destinées
aux cultivateurs. Pour faucher, il fallait que du beau temps soit annoncé.
Philippe voulait éviter que le foin fauché attrape la pluie. Ce foin brunissait
et les vaches en étaient moins friandes. À l'approche d'une pluie imprévue,
il fallait mettre le foin en veilloches, en tas au sommet arrondi, pour que la pluie
glisse sur les côtés.
Ci-dessous, cette oeuvre de Jiri Janu
semble inspirée par Ls-Philippe!
Durant ce temps, la parenté et les voisins n'avaient pas le temps de se visiter.
Jamais de mariage non plus durant le temps des foins, ni même de naissance...
Ce foin, il fallait le couper, le râcler, le charger avec une fourche sur le quatre-roues
pour faire un voyage de foin, le décharger dans le fenil (dans la tasserie).
Sur le ganoué, la porte du "fani" déplacée vers la droite grâce à un rail placé au-dessus,
Josaphat, Ls-Philippe, Joseph et Réal, endimanchés. Vers 1942.
De ce point de vue, on apercevait une bonne étendue de la terre. De là la fierté de
Ls-Philippe qui se lit dans son visage.
C'est Marcel qui a repris la terre paternelle, malgré sa jambe artificielle.
Il labourait encore parfois à la façon de Philippe autrefois, à la petite charrue.
Ci-dessous Philippe, Yvon, Marcel et M. Fillion.