Hilaire Bégin

Je suppose que Joseph Bégin devait être très fier de l'aîné de ses garçons, un petit blond frisé aux yeux bleus et au regard pénétrant. Mais quelle grande déception: à peine âgé de trois ans et demi, le bambin fut victime de poliomyélite. Mais ce handicap ne pourra jamais empêcher ce joueur de tours à l'imagination fertile de franchir joyeusement les étapes de sa vie.

Il marchait en boitant fortement, ce qui l'obligeait à faire preuve d'imagination lorsqu'il voulait suivre les autres enfants de son âge. L'hiver lui fournissait l'occasion de se déplacer en traîneau à chiens, soit pour se rendre à l'école du rang, soit pour visiter les alentours immédiats. Je crois même qu'il allait visiter sa soeur Laura, qui était maîtresse d'école dans le haut de la Grand-Ligne, peut-être l'a-t-il même véhiculée à bord du dit traîneau? Il abandonne l'école après la quatrième année, plus fertile en taquineries qu'en réussite scolaire. Il obtint le permis de conduire une voiture automobile à l'âge de quatorze ans, il avait déclaré avoir seize ans. Il devint dès lors le chauffeur du nouveau et premier camion de son commerçant de paternel.

Il était très attaché à ses frères et soeurs qu'il visitait de façon régulière, pour ne pas dire intensive. Les enfants de Laura, enfin les trois ou quatre plus âgés, le voyaient arriver non sans une méfiance justifiée, car il les taquinait sans relâche, jusqu'à les faire pleurer de rage ou d'épuisement. Son ''gag'' préféré consistait à leur demander si leur mère cachait toujours ses culottes dans la boîte à pain. Je suppose que les enfants de Régina avaient droit au même traîtement, pendant ses longues visites à Lyster. Mais il savait aussi les gâter en les promenant avec son automobile. Il en a charroyé et pas un seul à la fois des neveux et nièces, à gauche et à droite, probablement pour se faire pardonner vous savez quoi... Combien de fois a-t-il demandé aux gamins qu'il croisait: ton père ''a-ty'' un fusil ? Mais il ne se contentait pas seulement d'étriver les enfants. Il y a de ses beaux-frères à qui il est arrivé de perdre patience après avoir été une de ses victimes. Il a même failli se faire étouffer par Délipha (Joseph-Edmond) Turcotte, à qui il avait fait perdre patience pour une n'ième fois. Je ne sais si c'est ce dimanche, où il avait déposé un portefeuille vide sur le trottoir, après avoir pris soin, bien sûr, de camoufler la ficelle à laquelle il l'avait attaché. Quand le pauvre, ça c'est au sens figuré, Délipha s'est penché pour ramasser l'objet, le taquin tire sur la ficelle, et déclenche par la même occasion la colère du fermier du Grand-Rang. Il a souvent mûri ces tours, confortablement assis sur une berceuse placée dans le solarium de la galerie avant de la maison du grand-père au village.

Je me souviens aussi d'un bon tour qu'il a joué par l'entremise de l'auteur de ces lignes à Marcel Guay. C'est le premier avril qu'il m'envoie dire à l'oncle, qu'une vieille voisine malade était tombée de son lit et la fille de celle-ci, réclamait de l'aide pour remettre la vieille au pieu. Voilà Marcel qui sort à toute vitesse de son magasin général pour porter secours à la malheureuse... Comme le magasin était à portée de vue de la chaîse berçante, ça a dû être encore assez jouissant de voir les grandes jambes de Marcel, se faire aller en direction de la maison de la vieille madame Goulet. La liste de ses victimes serait trop longe à énumérer ici car il pratiquait l'art de la taquinerie avec une assiduité quotidienne.

Je vous ai confié plus tôt son grand attachement pour sa famille, mais vous n'avez pas idée à quel degré cela pouvait se manifester. Il considérait même comme parents, la famille de Georgiana Larochelle, première femme de Jos Bégin. Un de ces Larochelle, qu'il appelait affectueusement ''mon oncle Georges'', habitait une humble petite maison de Saint-Lambert de Lévis. À chaque fois que ses déplacements l'amenaient par là, il en profitait pour s'y arrêter quelques minutes.

Il a toujours été le photographe le plus assidu de la famille Bégin. Ses nombreux clichés révèlent d'ailleurs un bon talent pour cet art. Pendant toute la période où il est resté célibataire, et même après s'être marié, sa petite boîte noire de ''Kodak'' le suivait partout. Sa spécialité, je vous le donne en mille, ben voyons, la photo surprise!

Son métier de chauffeur de taxi et de camionneur l'a aidé à développer un sens aigu de la conduite de ces véhicules à moteur. Cependant malgré le fait qu'il fut un conducteur prudent, il a quand même eu quelques aventures malheureuses. C'est en revenant de la ville, où il était allé chercher Benoît Guillemette à la gare centrale, qu'il passa dans une petite mare d'eau et perdit le contrôle de la voiture à la sortie du pont de Québec. Benoît arrivait des chantiers pour assister aux funérailles du grand-père Bégin, au début de décembre. Aux dires de Benoît, qui avait eu le temps de saisir les deux gallons de vin qu'Hilaire ramenait pour des gens de Saint-Isidore, le chauffeur n'était pas tout à fait à jeun sans être ivre cependant.
Ce fut la dernière fois qu'il goûta au divin breuvage. Il y goûta une ou deux fois à mes noces et à un repas des fêtes, vers la fin de sa vie. Oh, insulte suprême, il avait graffigné la peinture de son ''CHAR'', il jura qu'on ne l'y reprendrait plus, et il tint parole.

Il devait se marier à Montréal (Westmount), mais il a changé ses projets parce qu'il jugeait que le curé de Westmount était trop snob.

Malgré le handicap qui était le sien, il a pris soin de sa famille. Maman dit qu'il a toujours été bon pour elle, il était un homme doux, même un peu rose.

(Laurent Bégin)

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